Aujourd'hui, je voudrais simplement commenter ce court extrait de la lecture du jour. Il est extrait du récit de la multiplication des pains.
Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'ils aient à manger ? »
Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait bien ce qu'il allait faire.
Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ! »
Pour la première fois, j’essaye d’imaginer ce jeune garçon. La scène sonne étrangement : Jésus est là entouré de ses disciples, la foule les entoure. Jésus est confiant mais les disciples eux sont dépassés : Philippe désespère et Judas doit probablement avoir blêmi en serrant très fort la petite bourse commune contre lui. J’imagine alors ce petit garçon se faufiler dans la foule pour venir tirer le vêtement d’André, lui présentant tout fièrement ses cinq pains d’orge et ses deux poissons. Bienheureux André qui a su garder son cœur d’enfant ! Car n’importe quel autre homme se serait agacé et aurait chassé l’importun à coup de « retourne avec tes parents, petit, laisse faire les grands ». Oui, on aurait pu le repousser avec agacement cet enfant qui ne comprends rien et qui n’a pas le sens des choses de la vie. Non, vraiment, un enfant n’a pas l’âge pour comprendre, ce sont des problèmes d’adultes !
Et pourtant, c’est par l’offrande misérable de ce jeune garçon que Jésus nourrit une foule entière d’adultes. Quelle leçon d’humilité ! Car bien au-delà, cela signifie que c’est par notre misère et notre cœur d’enfant que Jésus nourrit notre vie, notre faim de Dieu, et pas seulement la notre mais encore celles de ceux qui nous entourent, même « les plus grands » que nous.
Cela devrait nous amener à considérer certains faits de notre vie quotidienne, de notre vie communautaire, de notre vie d’Eglise, de notre vie de foi. Aujourd’hui, dans l’Eglise, acceptons-nous l’offrande et les services des plus « pauvres » ? De ceux qui n’ont « pas assez » ? Ce qui s’applique pour des pains et des poissons s’appliquent pour tout le reste : les années, les « dons », l’expérience, la formation, les compétences … Acceptons-nous qu’il y ait des « enfants » qui viennent nous déranger dans notre réflexion d’ « adultes » orgueilleux, pour nous proposer leur aide ? Et acceptons-nous cette aide même si elle nous semble dérisoire, même si elle semble misérable, même si elle ne correspond pas à notre idéal de perfection ?
Et sommes-nous conscients que la solution se trouve avant tout dans ces offrandes humaines et misérables, lorsqu’elles sont vécues dans la foi inébranlable en Dieu ? Ou bien persistons-nous à croire que pour nourrir une « grande foule » il faut absolument avoir les ressources appropriées, s’agiter pour les chercher, … et désespérer lorsqu’elles manquent ? Persistons-nous à croire que notre souci de faire les choses parfaitement est plus important et plus « nourrissant » que ces petites aides misérables ?
Et pourtant, à choisir entre le salaire de deux cent journées et ces cinq pains et deux poissons, que choisis Dieu ? Les cinq pains. A choisir entre la solution parfaite ou la solution misérable, que choisis Dieu ? La plus misérable. Ainsi, aucun adulte ne peut s’enorgueillir d’avoir nourrit une foule avec le salaire de son travail. Mais l’enfant et les adultes, peuvent rendre grâce à Dieu parce que de toute évidence cinq pains et deux poissons nourrissant une telle foule : c’est un miracle ! En choisissant ainsi le plus pauvre, Dieu force notre confiance à se déployer, notre humanité à s'abaisser. En choisissant ainsi le plus pauvre, Dieu est tout simplement présent.
Oui, il est bon de se questionner. Dans notre vie quotidienne, dans notre vie d’Eglise : laissons-nous la place à la misère et à l'imperfection ? Laissons-nous la place aux moins formés ? Laissons-nous la place aux plus jeunes ? Laissons-nous la place à ceux qui ne savent pas mais qui pourtant préssentent avec le cœur le miracle à venir (si tant est qu'on lui laisse sa chance de parler, d'offrir, d'aider) ? Et comprenons-nous à quel point c'est avec cette confiance d'enfant et cette imperfection qu'on laisse le plus de place à Dieu pour agir dans notre vie ... bien plus que par nos propres compétences dans lesquelles nous mettons trop souvent toute notre confiance ?
Bref … en d’autres termes : laissons-nous la place aux miracles de Dieu ? Laissons-nous la place à l’action de Dieu dans nos vies ? Laissons-nous la place à Dieu ? Ou préférons-nous tout réaliser de nos mains pour être sûr que tout soit parfait ?
A ceux et celles d’entre nous qui cherchent la juste réponse, il suffit de constater dans les Evangiles que le souci de perfection de l’homme n’a jamais nourrit une foule. Mais l’offrande de cet enfant, par sa confiance en Dieu de petit garçon, elle, oui.
Bienheureux André oui, qui a su écouter et voir l'offrande de cet enfant et la présenter au Christ, malgré son apparence dérisoire ! N'est-ce pas cela la fonction du chrétien et bien plus encore celle du prêtre ? Se placer entre le Christ et la foule, entre le Christ et l'enfant, et présenter non pas les compétences et les salaires de quelques érudits, mais les offrandes misérables d'hommes et de femmes confiants dans le Seigneur. Le prêtre aura beau dire "mais qu'est ce que cela ?", il ne peut repousser l'offrande sous prétexte qu'elle ne convient pas à nourrir une foule ... car Celui qui nourrit c'est le Christ.