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"Voici l'Homme"

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A Monsieur X - mort le 2 mars 2014

Publié par Emilie sur 1 Mars 2014, 11:33am

Catégories : #mort, #adieu, #mémoire

A Monsieur X - mort le 2 mars 2014

Ca fait chier.

Je le dis vulgairement, parce que c’est ainsi.

Ca fait chier de dire « au revoir » à un patient.

Et cette fois je lui ai dit. Vous savez, le vrai « au revoir ». Celui où on ne rajoute pas après « à la semaine prochaine », ou « à bientôt ». Je lui ai dit parce qu’il y a cette évidence : je ne le reverrais pas lundi matin en retournant au boulot.  

Drôle de boulot quand on y pense : quand on part un vendredi soir, excité que le weekend soit là, on se dit aussi que lundi matin il y aura probablement des absents. Ce n’est pas tout à fait comme dire au revoir à une pile de dossiers. Les dossiers, eux, seront toujours là.

Pas eux.

Pas lui, en l’occurrence.

Cela fait un mois que M.X est hospitalisé en soins palliatifs. Comme la plupart du temps, les oncologues lui ont dit que c’était pour se « retaper » et que s’il allait mieux, il aurait sa n-ième ligne de chimio. Qui essayent-ils de protéger de la réalité en parlant ainsi, je vous laisse seul juge. Moi j’ai déjà ma petite idée.

Un mois. C’est long, un mois. Ce n’est pas tous les jours que les patients qu’on « bazarde » en soins palliatifs « tiennent » autant de temps. Alors, forcément, pour les soignants, les médecins, et la psychologue : en un mois, on a le temps de « s’attacher ». J’entends d’ici les puritains crier au scandale : «  il ne faut PAS s’attacher ! » Quand on travaille dans un abattoir, peut être. Mais moi ce ne sont pas des objets que je rencontre en entretien. Ce ne sont pas des produits manufacturés qui se confient, qui partagent leur vie, leurs joies, leurs peurs, leurs angoisses, leurs peines, leurs rires, leurs pleurs. Ce sont des hommes. La vie est ainsi faite : lorsqu’on approche l’humain, on ressent. On peut haïr, comme on peut aimer. Et on peut s’attacher.

Bref, nos petits entretiens étaient devenus réguliers. Oh ! Pas des grands entretiens psychothérapeutiques (je n’ai même pas la prétention de m’en croire capable, de toute façon). M.X avait beaucoup de mal à parler de sa maladie et de tout ce qui s’y rattachait. « J’ai eu des angoisses la semaine dernière, mais je ne me sens pas prêt à en parler » m’a-t-il dit un jour. Quelle lucidité ! Alors, il me parlait de sa vie, de ses projets pour l’avenir. Toujours avec un large sourire et ses grands yeux ouverts.

C’est vrai qu’à force de voir un patient autonome, qui marche tout seul dans le couloir, qui parle de ses projets d’avenir ... je me suis laissée berner peut être. Bercer par l’illusion. Pourtant, je voyais bien son ventre enflé par l’ascite. Je voyais bien son teint de plus en plus jaune. Je voyais bien ses joues se creuser jour après jour. Mais lorsqu’on m’a dit que son état c’était aggravé et que ce serait probablement « le prochain » à partir (c’est le côté PMU des soins palliatifs), je ne m’y attendais pas.

De fait, vendredi soir, alors qu’il était l’heure d’aller pointer et de rentrer à la maison, je me suis dit que j’allais tout de même passer lui dire un petit bonjour (... ou un petit au revoir ?). A mon grand étonnement, il était au fauteuil. Avec sa permission, je me suis assise à côté de lui ... et je suis restée là, sans parler, pendant une demi-heure. M. X a répété que cela lui faisait du bien qu’on « reste vers lui » (petite formulation que je n’ai jamais entendue autre part qu’en Bourgogne). Mais il n’a pas dit grand-chose d’autre parce que ... parce que quoi au juste ? Parce que régulièrement, ses pupilles roulaient et il devenait absent, comme inconscient, les yeux toujours ouverts, l’iris irisé de sang. Et dans ces yeux, j’y ai vu ce que j’avais rarement vu ainsi. C’est la mort "déjà là" que j’y ai vu. J’y ai vu aussi la fin de nos rencontres. J’y ai vu un nouvel à-Dieu. 

Et ça m’a fait chier.

Durant ces trente minutes, c’est une de ces douches froides que seule la mort sait donner que j’ai prise. Une claque paradoxale : la mort d’un seul peut sauver la vie de ceux qui la regarde en face.

En quoi, me direz-vous ? Parce que la mort d’un être sonne comme un rappel. Un appel pressant. Qui semble macabre à première vue, mais un (r)appel salutaire. Vous savez, comme les peintures moyenâgeuses « Le dit des trois morts et des trois vifs » (cf. photo de couverture). Un rappel que tout n’est que vanité.

Assise aux côtés de M.X, ne le quittant pas du regard (à défaut de lui avoir donné la main) ; ma petite voix intérieure s’est mise à résonner :

 «  Regarde. Regarde bien. Et demande-toi : que fais-tu de ta vie ? Celle-là même qui doit finir. Que fais-tu de ta vie ? Que fais-tu de ton « temps » après lequel tu souhaites toujours courir ? Regarde bien : ceci est la seule vérité. Le reste n'est que vanité. »

Vanité, oui. Notre société de consommation, nos « loisirs », nos thérapies de « développement personnel » pour un plus grand « épanouissement » illusoire, nos gains et nos comptes en banque, nos guerres et nos rancunes, nos compétences et nos savoirs, nos phrases-types individualistes du genre « c’est a vie, il fait ce qu’il veut », « il faut s’en foutre de tout, la vie est trop courte ». Oui ! Oui, la vie est trop courte. Je ne vous le fait pas dire ! Mais c'est bien parce qu'elle l'est qu'on ne peut se foutre de tout (et de tous). 

Aimez. C’est tout ce qui compte.

Aimez. C’est ce dont il faudra rendre compte. Rien d’autre.

L’argent, le pouvoir, le savoir, l’expertise, la connaissance, les relations, l’épanouissement personnel, le compte en banque, les pays que vous aurez ou non visités ... tout cela ne donnera aucun prix à votre vie. Pas plus ici, que dans l’autre. Mais l’amour dont vous aurez fait preuve autour de vous, cela seul compte.

M.X m’a rappelé tout ça hier. Au crépuscule de sa vie.

Ca m’a fait chier de lui dire au revoir. Mais je le remercie, aussi, du fond du cœur pour ce qu’il a dit, sans le savoir. Ces hommes et ces femmes qui disparaissent dans l’ordinaire des jours mériteraient d’être connus et jamais oubliés. Qu’ils prient pour nous puisqu’ils sont maintenant auprès de Celui qui est la Vie. 

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