Il y a de cela plusieurs mois, j’assistais à une table ronde sur le thème de l’euthanasie. Devant la souffrance des soignants confrontés au choix d’un arrêt de traitement (autorisé par la loi depuis 2005), un médecin éthicien dit : « que l’on donne la mort activement [euthanasie] ou qu’on la laisse advenir [limitation/arrêt des traitements], il existe toujours un profond malaise pour les soignants. Sûrement parce que la mort relève toujours de la transgression. »
Cette phrase m’a profondément questionné.
« Je veux partir »
Aujourd’hui, comme cela m’arrive souvent, j’ai rencontré un patient de plus de 80 ans qui me dit : « je veux partir ». Il venait de me raconter ses quelques années de retraite passées au bord de la mer avec son épouse. « Nous étions heureux ». Jusqu’au jour où, après cinquante ans de mariage, sa femme mourut d’un cancer.
« Je veux partir », « je n’attends plus rien de la vie », « je suis un poids pour mes proches », … comme ces mots sont si courant dans la bouche des personnes âgées, d’autant plus lorsqu’elles sont veuves ! Et comme cela me questionne de plus en plus sur la vie elle-même … et ce que nous en faisons.
La dépression du sujet âgé
Au départ, bien naïvement, je « mettais ça sur le compte de la dépression ». Comme s’il suffisait d’un sourire et d’une bonne prise en charge pour que la douleur disparaisse. Comme si la dépression était une cause et non une conséquence. Comme si la vie était simple et mathématique. J’avais tort.
La douleur est. La dépression est même souvent salutaire. Elle est un signale d’alarme, une révolte de l’esprit pour exister, pour nous forcer à nous poser les bonnes questions, pour – à terme – avancer dans la Vie. Mais pour cela il faut écouter. Il faut entendre la plainte qui s’élève de notre être tout entier. La dépression parle. La douleur veut dire. Elle a un sens. Elle est une parole. L’étouffer sans chercher à comprendre le message vital qu’elle porte en elle est une grave erreur.
Mais que dit-elle cette dépression ?
Pour mieux comprendre ce « je veux partir » du sujet âgé, il faudrait commencer par savoir qui il est. Une étude montrait récemment qu’aujourd’hui, plus de 80% des décès ont lieu après 60 ans et 50% après 80 ans ! La science avance … mais l’équilibre de vie des personnes âgées, lui, est de plus en plus précaire. Le « vieillard » subit pertes sur pertes : perte de la bonne santé, de l’autonomie, de son domicile, du travail, du conjoint/des proches/des amis (deuils), etc. Une fragilité renforcée par les « valeurs » de nos sociétés, soucieuses de l’efficacité et du paraître :
« Le grand âge effraie, mais il n’a rien de spectaculaire. Ce qui peut en être montré, photographié, a plus à voir avec la laideur (M. Gagnebin, 1978), qui relève du médiocre, de l’improductif et de la misère sociale ». (M.F Bacqué)
La transgression de la mort : « Je veux partir … rejoindre mon épouse ».
Cet homme rencontré aujourd’hui me rappelle à l’ordre. Je n’ai pas le droit de l’étiqueter « anxio-dépressif », comme si cela expliquait son mal. Je ne ferai qu’éviter une souffrance en la masquant sous une étiquette savante. Jouer sur les mots, s’amuser à renommer les choses, est un mal néfaste et mesquin.
Alors je repense à la phrase de ce médecin, qui m’avait tant marqué : « la mort relève toujours de la transgression ».
Et si nous étions complètement dans l’erreur ? Si la transgression était, ici, au contraire, de forcer la vie. Si c’était la mort, ici, qui était transgressée, violée, non respectée dans sa dimension la plus naturelle et la plus vitale ?
Il y a deux jours à peine, je me suis réveillée en pleine nuit – sans trop savoir comment ni pourquoi – avec cette idée en tête : et si le corps, avec son langage qui lui est propre, nous parlais de nous, de ce que nous sommes dans notre essence ? Et si notre corps nous enseignait sur la vie et sur les maux qui nous violentent ? Mais l’écoutons-nous ce corps, que nous considérons trop souvent comme une vulgaire « machine » ? L’association avec le cancer se fit d’elle-même. Le cancer : ce mal qui semble être la grande menace du 21ème siècle, et qui s’explique par la présence de cellules en surnombre … qui ne meurent pas …
Et si la transgression était aussi bien de donner la mort que de l’empêcher ? Et si vouloir « forcer la vie » était une transgression ? Car retenir cette vie c’est empêcher l’Autre de se poursuivre. A voir la mort (corporelle) comme une ennemie, comme le résultat du péché ou comme la simple antithèse de la vie me semble être une erreur. Saint François d’Assise disait lui-même de la mort corporelle qu’elle est « notre sœur ». Il ne s’agit pas ici de défendre un droit à l’euthanasie mais de réfléchir une fois de plus à notre conception de la vie et de la mort. Et de réfléchir aux conséquences de ce combat acharné que nous menons contre cette dernière.
Bien que la mort reste impensable pour notre esprit, la plainte du sujet âgé semble étrangement rejoindre celle du mystique, nous rappelant que la vie n’est pas tout, que la Vie doit passer par la mort, qu’empêcher ce passage entrave la Vie elle-même ... et occasionne de nombreuses souffrances pour le « sur-vivant ».