Le mot « séparation » a un arrière-goût amer lorsqu’on le prononce. C’est que trop souvent il est associé à d’autres termes tels que « rupture », « divorce ». En psychologie, il a à voir avec l’angoisse, la perte, l’abandon, la souffrance. Le chrétien, quant à lui, y verra spontanément l’image du « Diable » : celui qui divise. Et pourtant, la séparation est une force vitale.
Le Dieu séparateur
Le récit de la Genèse est rempli de séparations. Dieu sépare la lumière des ténèbres, la mer de la terre, le jour de la nuit, … l’homme de la femme. L’humanité, dans sa souffrance, peut toujours ériger ses propres lois contre celles de la Création : il faudra toujours l’union d’un homme et d’une femme (l’union de différences) non pour « avoir » un enfant mais pour donner vie et faire naître.
Les récits de la tour de Babel et de la Pentecôte nous rappellent encore que pour habiter la Terre et goûter à la Vie, il ne faut pas « un » nom, « une » lange, ni « une » culture, mais plusieurs.
C’est une dynamique de mort et non de vie qui motive les habitants de Babel. « Faisons-nous un nom » (Gn 11, 4) : dangereuse dissolution du pluriel en un singulier, du « je » unique dans un « nom » indifférencié. Alors, pour redonner Vie, le Dieu-pluriel sépare : « Descendons ! Et là, confondons leur langage » (Gn 11, 7). Car l’essence même de Dieu n’est-elle pas dans la séparation-unitaire ? Un Dieu : trois personnes. (Rappelons-nous que les noms donnés à Dieu dans l’Ancien Testament sont toujours au pluriel, tels que Elohim ou Adonaï !).
Jésus Lui-même se présente comme Celui qui sépare :
« Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division. » (Lc 12, 51)
Jésus est venu apporter le glaive (Mt 10, 34) : non pas celui qui blesse l’Homme mais qui le libère de ces attachements néfastes, de ces distances non respectées et pourtant si indispensables à la Vie.
Grace à la psychologie du développement, nous pouvons encore affirmer que c’est la séparation du nourrisson d’avec sa mère qui permet à l’enfant de se construire et de s’ouvrir au monde. Que c’est la séparation d’avec les parents qui permet à l’adolescent de devenir un peu plus « je » : autonome et unique.
La non-séparation – la fusion –, quant à elle, étouffe. Elle est une dynamique de mort, de non-croissance. Elle entrave la Vie et le développement de notre « je » vers l’Homme nouveau, à la ressemblance de Dieu.
Bref, se séparer, c’est devenir « je » !
Mais alors : quelle différence entre Dieu et le Diable ?!
Etymologiquement, « séparer » vient du latin se- paro. « Se » étant le préfixe indiquant une mise à part et « paro » un dérivé de par, per, signifiant enfanter. Il peut être rapproché de « pario » signifiant engendrer, produire, créer, inventer. Ainsi, la séparation consiste bien à instaurer un espace entre les éléments, une distance créatrice et vitale.
« Diviser », quant à lui, vient du latin « divisio » qui marque aussi un partage, une distribution, une répartition. En remontant son étymologie, nous constatons que ce mot est composé du mot « viduus », marquant une privation, un manque, un vide. Mais le manque est-il nécessairement un méfait ? N’est-ce pas l’essence même du désir ? Et n’est-ce pas un moteur de croissance ? N’est-ce pas le manque – et de fait, la différence – qui fait de nous des êtres si complexes, vivants et parlants ?
L’œuvre du Diable n’est, selon moi, ni à chercher du côté de la séparation ou de la division, mais de la désunion (« Ce que Dieu a unit ... »).
Nous l’avons vu, il existe des séparations-dans-l’unité qui donne Vie (l’union de l’homme et de la femme étant probablement l’image la plus forte). Le Diable, quant à lui, est d’une si grande malignité qu’il n’œuvre pas si différemment de Dieu : lui aussi sépare, divise ou rapproche mais jusqu’à la rupture isolante ou jusqu’à la fusion étouffante (à l’inverse de la communion) ... dans tous les cas, il désunie, il brise la « juste » distance qui donne Vie.
Se séparer de Dieu
Finalement, même la séparation (dans l’unité) d’avec Dieu semble essentielle car elle nous permet de développer et d’affermir notre être, notre « je », en vue de l’unir, un jour, pleinement à Dieu. La « fusion » ne permet pas cela, car elle entrave le processus d’individuation, de construction personnelle.
C’est un point que j’ai pu rapidement aborder dans Ecce Homo et que j’ai été heureuse de retrouver chez une psychanalyste – Marie Balmary – qui analyse la Parabole du Fils Prodigue dans ce même sens. Ce fils est allé vers lui en se séparant du père. Pour la première fois, il peut dire « je » et parler en son nom. Ce départ était fondamental pour naître et sortir de la relation duelle d’avec son père. N’ayant pas le « glaive » (le Verbe, la Parole tierce), il n’avait à sa disposition que la transgression. Pour Marie Balmary, « le père n’attend rien tant que ce passage », ce départ, cette renaissance : « car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie » (Lc 15, 24). A l’inverse, l’autre frère, lui, n’est pas sorti de la relation duelle (« tout ce qui est à moi est à toi », Lc 15). Ne peut-on d’ailleurs pas y voir une image de Lucifer, le « porteur de lumière » resté si longtemps auprès du Père, et qui n’accepte qu’avec colère l’accueil fait à ces fils qui ont vécu dans l’inconduite et au milieu des porcs ?
Parvenir à la Vie nécessite une succession de séparations et de départs : de la naissance à la mort, l’Homme doit quitter son peuple et la maison de son père (Ps 45), sa terre et son nom (comme Abraham) ... jusqu’à devoir quitter cette vie pour la poursuivre dans les bras du Père, dans cette Terre Promise où « Je » est enfin pleinement devant « Tu ».
Références : Le Sacrifice Interdit – Freud et la Bible, de M. Balmary.