En cette première semaine de l’Avent, je souhaiterai parler du désir. Quel rapport avec l'Avent me direz-vous ?! Dieu seul sait à quel point désirer donne vie – ce mouvement propre à l’Homme qui cherche à tendre toujours plus vers … vers quoi au juste ?
Parce qu’elle place le désir au centre de l’être, la psychanalyse l’inscrit aussi au centre de son regard sur l’Homme. Pour J. Lacan, par exemple, le désir est le point central de l’amour. Il n’est pas lui-même l’amour mais « son amarre, son point tournant, son centre de gravité, son accrochage » (J. Lacan, Le séminaire, Livre VIII : Le transfert). Pour le psychanalyste français, nous sommes tous des êtres désirants, des êtres manquants. Car l’essence du désir c’est le manque.
Etymologiquement, ce terme vient du mot latin « desiderare » qui signifie : « cesser de contempler un astre ». Le désir, c’est donc la nostalgie d’une étoile. C’est un manque, une absence, une perte, une privation. C’est un regret aussi (regretter quelque chose/quelqu’un que l’on a perdu). Le sens plus « actif » que nous donnons aujourd’hui au mot désir (chercher l’objet qui sera source de satisfaction) ne viendra que plus tard : l’Homme contemple d’abord, ensuite il se met en recherche !
Car comment savoir où chercher si nous ne prenons pas le temps de lever les yeux vers cet astre qui nous manque ? A garder le nez sur le guidon, nous allons dans le mur. Trop souvent, l’Homme s’agite : il veut posséder tout et tout de suite, sans frustration … donc sans désir véritable (?! Preuve que tout ce qui ressemble à un « désir » ne l’est pas toujours !). A peine entendons-nous ce vide intérieur crier que nous cherchons à l’étouffer par toute sorte de biens à posséder (et pas uniquement matériels !). Pourtant, ce n’est pas dans le « faire » et la centration sur soi que le désir est comblé, mais dans le regard hors de soi ; sur cet astre, cette étoile. Et c’est là, tourné à l’extérieur de soi, que paradoxalement, notre être se construit et se découvre, se fortifie et s’affirme ; se libère des désirs-écrans qui nous font dévier du seul et unique désir : celui de l’astre perdu … et qui ne sera jamais totalement retrouvé ici bas, car l’étoile appartient toujours à un autre espace, à un « au-delà ».
Il existe donc deux sortes d’êtres désirants. Ceux qui savent ce qu’ils ont perdu et qui cherchent à le retrouver – connaissant plus ou moins le Chemin. Ceux qui ne savent pas ce qu’ils cherchent et s’agitent pour combler un vide qu’ils n’arrivent pas à Nommer. Les premiers souffrent car ils savent de quoi ils manquent ; et à mesure qu’ils s’en approchent, leur soif est de plus en plus vive. Les seconds souffrent car eux aussi ont soif, mais rien de ce qu’ils gouttent ne les désaltère. Evidemment, ce schéma est trop simple et bien souvent l’Homme navigue entre ces deux mers.
Il y a plus de deux mille ans, c’est au dessus d’une étable qu’un astre a brillé, qu'une étoile s'est levée. Tous pouvaient la contempler. En cette nuit, l’Objet du désir s’est donné à nous, se dévoilant à nos yeux. En cette nuit, le Christ est venu réorienter nos désirs vers le Père, nous attirer à Lui (Jn 12, 32). Et c’est son désir de l’Homme qui alimenta sa vie jusque sur la Croix : « J’ai soif ». Car oui, Dieu aussi désire. Il désire l’Homme avec ardeur. Mais alors : ce désir divin fait-il de nous des astres perdus, des richesses manquant au Cœur de Dieu ? Indéniablement !
Aujourd’hui, en ce début d’Avent, un temps nous est donné pour désirer – plus que jamais ! Désirer de ce désir qui donne vie, qui nous mets en marche et nous conduit vers le Christ … comme les rois mages ! L’étoile est toujours là. L’astre ne se donne plus à nos yeux de chairs, mais il continue de briller.
Oui, le désir est un moteur de vie qui nous anime. Mais le désir n’est pas la Vie. L’Eros nous pousse vers l’Agape, mais il n’est pas l’Agape. Le désir de l’Eau vive nous amène à la Source, mais il n’est pas la Source. L’Avent est le temps privilégié pour nous rappeler que cet Eros trouve néanmoins toute sa place dans notre vie de foi ; car il est ce désir brûlant qui nous donne l’énergie (la croissance, la fécondité, la créativité pour les psychanalystes) de nous rapprocher de l’Astre qui nous manque.
